"Je meurs de peur..."

Cette fois je vous mets une lettre au complet, car elle nous fait entrevoir la peur d'une guerre imminente et cette lettre est la seule sur le sujet. 

Départ des troupes pour l'armée d'Italie 1859

Valence le 19 juin [1859]

« J'ai vu les lettres que votre tonton écrit à Mr Pichat, il ne parle pas de votre voyage, vous ne m'écrivez pas pour m'annoncer votre arrivée, dîtes moi donc un peu à quoi vous pensez tous. C'est pourtant bien une affaire arrêtée votre voyage, j'y compte, nous y comptons plutôt. Le père Ferlay m'a dit qu'il finissait sa révision le 27, ainsi écrivez moi vite pour m'annoncer votre arrivée. Votre préfet va bien finir aussi. [ il doit s'agir des conseils de révisions dans chaque préfecture, l'oncle étant sous-préfet y participe].

 Nous vivons ici presque comme au camp. Il y a une masse de troupes, une nuit on dit même qu'il est passé 10.000 hommes et les employés du chemin de fer qui ont conté le fait, ont été mis à la porte à ce qu'il paraît. J'ai vu passer l'empereur. J'étais montée sur une échelle. Je voyais très bien le Buffet du chemin de fer seulement l'empereur a salué en passant vis-à-vis moi, mais je suis restée sans bouger, j'avais trop peur de tomber et de me casser le nez. Il n'y a rien de tel pour être calme que de se trouver sur un mur ayant peur de descendre trop vite.

J'arrive du mois de Marie, j'avais avec moi Roger et Jeanne. Roger était monté sur sa chaise, aussi pour y mieux voir, pendant le cantique il est tombé avec armes et bagages sur le dos d'une vieille femme, qui elle même en a poussé une autre. J'ai souffleté Roger puis je suis partie ainsi que toutes les dames qui étaient près de moi, peur de rire trop fort ! (Cette cérémonie religieuse à dû se passer en mai qui est le mois de Marie.)

Décidément nous sommes nés Mr Pichat et moi pour écrire des lettres stupides. Je vous ai déjà parlé d'une certaine missive de félicitation à Mr Pharès au sujet de la mort de son beau-père. Il y a huit jours j'écris à une de mes amies pour lui dire combien je suis heureuse de savoir que son mari ne va pas en Italie. Ne recevant pas de réponse, j'ai été demander à l'intendant où était le régiment. C'est un des premiers partis pour Gènes. Je suis désespérée de ma sotte lettre. Je vous dirai que je ne pense qu'à la guerre, peut-être parce que je vois sans cesse passer des canons. Je meurs de peur, je suis tout le jour traitée de sans cœur et de lâche, mais je vous assure qu'on ne se trompe pas. Au moins vous êtes loin, vous ne voyez rien, vous êtes bienheureuse. C'est un motif de plus à ajouter à tous ceux qui me font tant regretter ma Champagne. J'ai vu Mr de Chaptal qui m'a chargé de vous dire, je ne sais plus quoi, c'était assez embrouillé. Il était question de gr..., d'amabilité, de perfection. Traduisez qu'il vous trouve charmante et qu'il sera très heureux de vous voir. Il est parti pour passer quelques jours à Paris. Je suis allée hier aux bains, la pluie est survenue, j'ai attendu la fin de la pluie de ma baignoire ; je crois que j'ai ramolli comme le premier enfant d'Emile Laperelle.

Adieu ma chère amie, je vous embrasse tous. Ne vous baignez pas pendant 3 heures et croyez moi!

Votre amie A. Pichat

J’attends d'abord une lettre, vous ensuite. J'ai des chose à vous dire qui ne peuvent pas s'écrire. Vrai ».

Solférino

Napoléon III à la bataille de Solférino par Jean-Louis-Ernest Meissonier. Huile sur toile, 1864.

 Notes : Cette guerre dont il est question est la deuxième guerre d'indépendance de l'Italie, ou " Risorgimento". Soutenu par  Napoléon III et l'Angleterre à cause de sa politique anticléricale et libérale, Cavour organise avec l'Empereur français une série de provocations contre l'Empire autrichien qui amènent François-Joseph, Empereur d'Autriche, à poser un ultimatum au royaume de Sardaigne. Le pari est gagné, car la France peut entrer en guerre aux côtés de son allié menacé. 

En 1859 éclatent les hostilités entre le royaume de Sardaigne et l’Empire des Habsbourg. La guerre fut courte. Napoléon III, en tant qu’allié des Sardes, commande en personne les armées françaises envoyées au-delà des Alpes.

L'armée française pour la campagne d'Italie compte 170 000 soldats, 20 000 cavaliers et 312 canons, soit la moitié de toute l'armée française. L'armée était sous le commandement de Napoléon III, divisé en cinq corps.

La bataille de Solférino a eu lieu le 24 juin 1859 soit quelques jours après cette lettre. Elle s'est déroulée en Lombardie, dans la provinde de Mantoue. Il s'agit d'une victoire de l'armée française de Napoléon III alliée à l'armée sarde sur l'armée autrichienne de l'empereur François-Joseph.

Plus de 330 000 soldats ont combattu dans cette bataille qui voit l'utilisation de techniques nouvelles comme le transport des troupes françaises en train, qui mettront seulement quatre jours pour aller de Lyon jusqu'au Piémont, les canons et fusils à canon rayé (plus précis et puissants). L'artillerie joue un grand rôle, peu de combats ayant lieu corps à corps. Contrairement à la légende, le taux de victimes (morts et blessés) à cette bataille est d'environ 12,5 %. (10 % au sein des forces franco-sardes et 14 % chez les Autrichiens), contre 20% à la bataille de Marengo, 25 à 30 % à la bataille de Moskova, 21 % à la bataille d'Eylau, 25 % à la bataille de Leipzig et jusqu'à 32,4 % dans les rangs confédérés à la bataille de Geyttisburg en 1863).